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Le Superbooth est passé, vous allez bien ?

Le Superbooth a refermé ses portes, la wishlist a explosé, et le matos qui dort à la maison nous regarde de travers. Avant que les cartes bancaires ne prennent feu, on prend cinq minutes pour se poser les vraies questions.

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Il y a quelques jours, le Superbooth a fermé ses portes. Et comme tous les ans, j'ai passé une bonne partie de la semaine le nez dans les annonces, à enchaîner les communiqués, les flux Instagram, les démos de stand un peu floues filmées dans le bruit ambiant, tout en essayant moi même de monter un peu de vidéo. Et vous savez, on a toujours ce petit moment où on se dit "tiens, ce serait quand même cool si j'avais ce truc...".

J'ai fait mes petits comptes mentaux. La wishlist a triplé en quatre jours. La carte bancaire frémit dans le portefeuille comme un chat qui sent l'orage arriver. 

Et pourtant je suis dans mon studio, je tourne la tête à droite, je vois trois synthés que je n'ai pas rallumés depuis un peu trop longtemps . Je tourne la tête à gauche, j'aperçois 2 cases Eurorack dans lesquels certains modules ont probablement développé une vie sociale autonome sans moi. Derrière, deux groove boxes dont une que j'ai sincèrement oublié posséder pendant six mois (oui, six mois, c'est embarrassant). Le Behringer Wave, acheté il y a maintenant 3 mois, est toujours sur le flan, faute d'emplacement. Et tout ce petit monde fonctionne. Sonne très bien. Et n'a rien demandé à personne.

OK Patron, et alors ?

Et alors la question m'est revenue, comme tous les ans après le Superbooth : est-ce que tout ce matos d'avant est devenu obsolète ? Est-ce que mon Prophet, mon vieux Tetra planqué dans un carton, ma TR-8S que je trouvais révolutionnaire en 2019, sonnent soudainement comme un sac de pinces à linge parce que trois marques viennent d'annoncer leur nouvelle plateforme polysynth wavetable FM granulaire à écran couleur et 42 LFO ?

Bien sûr que non. Vous le savez aussi bien que moi. Un Juno-60 sorti en 1982 fait toujours pleurer des gens en 2026. Un SH-101 d'occasion vaut une fortune précisément parce qu'il ne s'est jamais démodé. Un VST de chez U-He acheté il y a huit ans tourne encore très bien dans votre DAW préférée. Le son ne périme pas. C'est nous qui périmons un peu, dans notre rapport au matos.

Alors pourquoi cette envie compulsive ?

C'est ça la vraie question. Pourquoi est-ce qu'on a désespérément envie d'acheter, alors qu'on a déjà huit tonnes de matos qui dorment à la maison ? (ok, c'est peut être un peu moins que 8 tonnes, mais vous voyez l'idée).

Il y a plusieurs réponses possibles, et elles ne sont pas exclusives.

La première, c'est que le marketing est devenu extrêmement bon. Les vidéos de teaser sont mieux montées qu'il y a dix ans, les sound designers embauchés pour les démos sont des tueurs, les patches d'usine sont calibrés pour vous arracher un petit "woaaah" sur les 3 premières secondes d'écoute. Les marques savent exactement quoi vous montrer, dans quel ordre, avec quel éclairage. Ce n'est pas un complot. C'est juste leur métier. Et il faut le reconnaître, ils le font très bien.

La deuxième, c'est que nous, on est devenus très perméables. On a pris l'habitude d'un flux d'annonces permanent. Le NAMM en janvier, le Superbooth en mai, des annonces estivales pour préparer les budgets de rentrée, puis le tunnel Black Friday / Noël à partir de fin octobre. Le cycle est huilé. On ne décide plus vraiment d'acheter du matos : on est poussés à le faire, à intervalles réguliers, par un calendrier qui n'est pas le nôtre.

La troisième, et celle-là est plus inconfortable à regarder en face, c'est qu'acheter du matos, c'est plus facile que faire de la musique. Un nouveau synthé, c'est une promesse. Une fenêtre qui s'ouvre. Un fantasme de productivité retrouvée, de créativité débloquée, de morceau enfin terminé. Allumer le vieux truc qu'on a déjà, c'est se confronter à la réalité de ce qu'on n'a pas fini. Forcément, c'est moins sexy.

C'est une course ?

Oui. C'est devenu une course. Mais une course bizarre, où personne n'a vraiment fixé la ligne d'arrivée. Les marques courent pour exister sur un marché saturé (sortir un produit par an n'est plus suffisant pour rester visible, certaines en sont à trois ou quatre annonces majeures dans la même année). Les revendeurs courent pour suivre. Les créateurs et créatrices de contenu (coucou Bobeats, Loopop et les autres) courent pour couvrir, tester, débriefer dans les temps. Et le public court pour ne pas rater. Tout le monde court. Personne ne sait vraiment où. 

Et tout ça fonctionne tant que ça tient. Mais à la longue, ça pose une vraie question : qu'est-ce qu'on construit, dans tout ce mouvement permanent ?

Après je regarde tout ça en me disant que je ne suis pas du tout obligé de suivre ce mouvement effrené, même si la logique (notamment économique) de mon métier de youtubeur voudrait que je sois "dans le game"... peut être que vous m'attendez la dessus, mais est-ce bien raisonnable ? Est-ce que j'ai envie de participer à ça ? 

Jeremy Blake (Red Means Recording) a d'ailleurs sorti une vidéo très intéressante sur la "psychologie négative" qui s'est imposée sur YouTube et qui, de fait, s'impose à vous de manière insidieuse. "5 choses que vous faites mal", "Pourquoi vos morceaux ne sonnent pas pro", "Ce synthé qu'il faut absolument avoir" (sous entendu "sinon vous êtes has-been"). Une vidéo que je vous recommande chaudement de regarder car elle nous ouvre les yeux sur la réalité de ce qu'on vit en tant que consommateurs de vidéo "Synth game". Et c'est pas joli joli.

Voilà où on en est

Maintenant que le Superbooth est derrière nous, on entre dans une phase intéressante. Les annonces vont retomber, les pré-commandes vont s'ouvrir, les premières unités vont commencer à arriver dans les studios des testeurs. L'été va s'installer. Les cartes bancaires vont fumer un peu — soyons honnêtes, j'ai été le premier à faire chauffer la mienne en précommandant la Kalimba de Bastl, et je serai sans doute très prompt à la faire chauffer à nouveau très prochainement — et puis ce sera le calme. Le grand désert estival, où il ne se passe plus grand-chose côté annonces, où on a enfin le temps de jouer avec ce qu'on a déjà.

Et ce sera le désert jusqu'à mi-octobre. Là, le tunnel Black Friday / Noël s'ouvrira, avec son cortège d'offres impossibles à refuser, de réductions calculées au centime près, de FOMO orchestrée. Jusqu'aux prochaines annonces. Jusqu'au prochain achat.

C'est dur, non ?

Alors, qu'est-ce qu'on fait ?

Je n'ai pas la prétention de vous donner une leçon. Je suis le premier concerné. Je sais très bien que dès lundi, je serai en train de vous parler avec enthousiasme du nouveau jouet qu'il faut absolument posséder (et je le ferai sincèrement, parce que c'est aussi ce qui me plaît dans ce métier).

Mais peut-être que cet entre-deux, entre le Superbooth et le tunnel de fin d'année, c'est le bon moment pour faire autre chose. Rallumer un vieux truc. Relire une doc qu'on n'a jamais lue jusqu'au bout. Redécouvrir une fonction planquée dans le menu trois sous-menus plus loin. S'extasier devant un son qu'on connaît déjà mais qu'on n'avait pas vraiment écouté. Faire un patch sur une machine qu'on a délaissée. Finir un morceau commencé.

Prendre un peu de recul, quoi.

Le matos d'avant n'est pas obsolète. C'est juste qu'on l'a un peu oublié. 

Knarf
A propos de l'auteur
Knarf
Fondateur - Guru in chief

Animateur principal de l'émission, SynthTuber par défaut, Knarf jongle sur une jambe avec des câbles TRS. Il faut dire qu'il sévit depuis bien trop longtemps sur Internet. Knarf réalise également la série MP3 "Les Aventuriers du Survivaure" dont les épisodes sortent environ tous les 182 ans. Son passif d'ingénieur du son de réserve et le fait qu'il soit maintenant très vieux lui confère le plaisir et l'honneur d'animer Les Sondiers.