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Le Graal n'a pas de visage

Treize saisons à chercher un son que je serais bien incapable de décrire. Et si c'était précisément le but ?
Knarf

Voilà. On arrive au bout de notre 13e saison. Treize.

Bon, je triche un peu, je vous l'accorde : la toute première n'a vraiment démarré qu'en cours de route, début 2014. Mais on va pas chipoter. Treize saisons que ce petit « média » (les guillemets sont importants, je n'ai jamais su quel autre mot mettre) existe, grandit, se transforme.

Il s'est enrichi, ce machin. D'abord en abonnés, évidemment 😅. On est 77 000 maintenant. J'aimerais toujours qu'on soit plus, parce que c'est humain et parce que ça paie les factures, mais soyons honnêtes : 77 000 personnes qui ont décidé de m'écouter parler de synthés (j'ai conscience d'avoir un peu monopolisé le truc avec mes affaires), c'est déjà vertigineux. Donc merci. Sincèrement.

Mais il s'est enrichi d'autre chose, et c'est de ça que je veux vous parler aujourd'hui. De connaissances. De rencontres. D'opportunités. Et surtout, d'une chose à laquelle je ne m'attendais pas : il m'a changé, moi.

Ce que je croyais savoir

J'ai reçu une éducation technique sur tous ces sujets dont je vous rebats les oreilles chaque semaine. Tout ce qu'il faut, la théorie, un peu de pratique, et plusieurs expériences artistiques. Et puis, comme dans n'importe quel métier j'imagine, l'expérience est venue se poser par-dessus la théorie. Lentement.

Le truc que personne ne vous dit, c'est que l'expérience ne fait pas que confirmer ce que vous saviez. Elle vient surtout vous chuchoter à l'oreille que vous ne le saviez pas si bien que ça. Je découvre presque chaque jour des aspects de choses que je pensais maîtriser. Une synthèse dont je pensais avoir fait le tour. Un instrument que je rangeais dans une case et qui, dix ans plus tard, m'ouvre une porte que je n'avais même pas vue.

C'est humiliant. Et c'est exactement ce qui rend le truc passionnant.

Mes périodes (comme un peintre, mais en moins doué)

Mon intérêt aussi a évolué. Ce qui me faisait vibrer hier ne me fait plus le même effet aujourd'hui, et demain sera sans doute encore différent.

Si je regarde en arrière, j'ai eu mes périodes. Ma période workstations comprenant Tritons et autres Motifs, ma période analo, où je ne jurais que par les grosses basses filtrées, la bonne vieille soustractive, les sons qui tachent. Ma période wavetables. Ma période FM. Le granulaire. Et là, en ce moment, je suis en plein délire synthèse West Coast et synthèse additive. Bon, ce n'est pas aussi segmenté que ça, parce que les vieux trucs reviennent à la surface de temps à autre, mais vous voyez l'idée.

La synthèse additive. Vous m'auriez dit ça il y a cinq ou dix ans, je vous aurais ri au nez. Moi ? Empiler des partiels et chercher les harmoniques ? Jamais de la vie. Et pourtant, "c'est de l'art, Monique" (je sors cette vanne dès que j'en ai l'occasion, soit beaucoup trop souvent). J'avais besoin de gros sons qui font saigner du nez, alors que maintenant je bave devant l'élégance de bêtes sinusoïdes dans un LPG. L'eusses vous cru (vous l'avez ?) ?

Et pourtant. En ce moment je teste les Waldorf — le Protein, l'Iridium MK2, l'Iridium Core — et ces machines me rappellent à quel point je n'ai pas passé assez de temps sur les synthés numériques. Le Protein me ramène à mon obsession wavetable avec son grain 8-bit style Microwave ou encore PPG d'époque, pendant que l'Iridium m'embarque vers l'additif et des territoires que je snobais joyeusement il y a peu. Bref. Le moi d'aujourd'hui n'a pas les mêmes envies que le moi d'hier. Et c'est très bien.

Pourquoi ça change ?

Les raisons sont multiples. Avoir accès à plus de choses m'a permis d'affiner ce que j'aime vraiment — pas ce que je croyais aimer, pas ce qui était à la mode, ce que j'aime réellement. Et avoir testé toutes ces machines m'a appris quelque chose de paradoxal : ça m'a surtout montré tout ce que je n'ai pas réussi à faire avec.

Et là, à chaque fois, deux chemins s'ouvrent. Soit je reviens sur l'instrument avec un bagage plus étoffé, et il me livre enfin ce qu'il me cachait. Soit je tire un trait, je tourne la page, et je continue à chercher le Graal ailleurs.

Le Graal. Tiens, parlons-en.

Personne ne sait à quoi ressemble le Graal

C'est un détail qui me fascine : dans les légendes, les chevaliers ont consacré leur vie à chercher un objet dont ils ignoraient l'apparence. Ils ne savaient pas ce qu'ils cherchaient. Ils auraient pu l'avoir entre les mains sans le reconnaître.

Vous voyez où je veux en venir.

Le home studiste à la recherche de son idéal sonore, c'est exactement ça. On cherche un son, une manière de faire, un truc qui nous appartiendrait vraiment — sauf qu'on serait bien incapables de le décrire à l'avance. On le reconnaîtra quand on l'entendra. Peut-être. Si on a évolué assez pour ça. Et ce point particulier a son importance. Quand on débute, on n'a pas encore l'oreille pour distinguer ce qui est « cool » de ce qui l'est moins. La grosse basse de votre premier Triton est-elle aussi classe que celle d'un Moog Model D ? Écoutée de loin, l'illusion est presque parfaite — et au début, on ne sait même pas qu'on compare un échantillon à de l'analo, on entend juste que ça tape, et on valide. C'est pour ça qu'au commencement, on est plus indulgent, plus bienveillant avec ses machines. Elles sont forcément géniales car elles comblent un vide. Celui de vos envies de matos enfin satisfaites.

Mais l'oreille s'affine. Toujours. Au fur et à mesure, on évolue, on comprend, on réalise — au sens de prendre conscience — et on cherche. Et le piège, le vrai, c'est que pendant qu'on cherche, on change. Le Graal qu'on poursuivait il y a cinq ans, on ne le voudrait même plus aujourd'hui. La cible bouge en même temps que nous. On ne le rattrapera jamais.

C'est une malédiction 😅 ? Je ne crois pas. J'ai envie de croire que c'est plutôt ça le moteur.

Et ceux qui n'ont pas tout ça sous la main ?

Parce qu'il faut que je le dise : je m'estime extrêmement chanceux. Tout le monde ne peut pas tester autant d'instruments. Moi, je les ai entre les mains, et malgré ça, je suis constamment en recherche. C'est sans fin. Alors je me mets à la place de celles et ceux qui n'ont pas cet accès.

Comment choisir ? Comment savoir ?

Les vidéos sur Internet, c'est un bon début (j'ai un avis légèrement biaisé sur la question, vous l'aurez noté). Ça donne une idée, ça dégrossit, ça évite quelques achats catastrophiques. Mais soyons lucides : rien n'égale le fait d'avoir l'instrument entre les mains. De le brancher. De tourner un knob et de sentir, dans le ventre, si c'est ça ou pas. On peut regarder cent démos, le moment de vérité c'est quand vos doigts touchent le truc.

Et même là, parfois, on se trompe. On croit avoir trouvé, et six mois plus tard on a changé. (Souvenez-vous : la cible bouge.)

Bref, c'est passionnant

C'est difficile de choisir, surtout quand on débute. Ce qu'on pensait savoir hier est peut-être incomplet. L'envie d'hier n'est pas celle de demain. Et on ne sait même pas encore de quoi on aura envie après-demain.

Listé comme ça, on dirait le témoignage d'un névrosé 😅. Non en fait, c'est l'inverse. C'est précisément parce qu'on ne trouvera jamais le Graal — parce qu'il n'a pas de visage, parce qu'il se déplace avec nous — qu'on a une bonne raison de rallumer le studio demain matin. La quête ne se termine pas. Et c'est tant mieux : le jour où je trouverais mon son idéal et définitif, je crois que je m'ennuierais à mourir.

Alors voilà où j'en suis après treize saisons. Toujours en train de chercher un truc que je ne saurais pas décrire 🤪, avec un peu plus de bagage qu'avant, et autant d'enthousiasme qu'au premier jour.

On remet ça en saison 14 ? En attendant, profitez de la période estivale pour poncer un peu vos instruments. Qui sait ? Ils ont peut être de nouvelles choses à vous livrer...

La newsletter s'arrête pour les vacances. On se revoit en Septembre. 

Bon été à toutes et à tous.

Knarf
A propos de l'auteur
Knarf
Fondateur - Guru in chief

Animateur principal de l'émission, SynthTuber par défaut, Knarf jongle sur une jambe avec des câbles TRS. Il faut dire qu'il sévit depuis bien trop longtemps sur Internet. Knarf réalise également la série MP3 "Les Aventuriers du Survivaure" dont les épisodes sortent environ tous les 182 ans. Son passif d'ingénieur du son de réserve et le fait qu'il soit maintenant très vieux lui confère le plaisir et l'honneur d'animer Les Sondiers.