Pas facile d'exister
On est vendredi, deuxième jour de Superbooth. À Berlin, les exposants enchaînent les démos depuis hier matin et ils en ont encore pour 24 heures. 330 stands, des milliers de visiteurs venus du monde entier, et un FEZ qui vibre du sol au plafond pour les 10 ans du salon. Pendant que ça défile, je voudrais qu'on prenne deux minutes pour regarder ce qu'il y a derrière toutes ces annonces produit qui nous tombent dessus depuis quelques jours.
Derrière, il y a des gens. Et c'est dur.
Le talent ne suffit pas (comme souvent)
J'aimerais vous dire que dans le monde des instruments de musique, il suffit d'avoir une bonne idée, de la "souder" proprement et de mettre le tout dans un beau boîtier pour que la magie opère. Ce serait beau. Ce serait juste. Ce serait surtout faux.
Quand vous fabriquez un instrument hors du commun — un synthé modulaire, une pédale d'effet originale, un contrôleur expressif — vous découvrez assez vite que la partie grisante (la conception, le prototypage, le moment où ça sonne enfin et où vous vous dites putain, c'est bon) ne représente peut-être que 20 % du boulot. Le reste, c'est l'enfer administratif, logistique et commercial qui va avec.
Petit florilège de ce qui vous attend (liste non exhaustive) :
- La conformité CE, FCC, RoHS, REACH. Les certifications qui coûtent un bras et qu'il faut refaire à chaque révision matérielle.
- Les douanes. Les taxes d'import. Les codes HS. Les déclarations à 14 niveaux. Les colis bloqués trois semaines à Memphis sans qu'on sache pourquoi.
- La TVA intracommunautaire, l'OSS, les seuils par pays, les différents taux selon que vous vendez en B2B ou en B2C.
- Les distributeurs qui veulent 50 % de marge et qui paient à 90 jours fin de mois (quand ils paient).
- Les retailers qui vous demandent de faire la promo de leur stock parce qu'ils l'ont commandé en trop.
- Les réseaux sociaux où il faut exister, poster, montrer, démontrer, répondre aux commentaires, faire des reels, alimenter le feed, sinon vous disparaissez.
Et ça, c'est juste pour ouvrir la porte de la boutique.
Et maintenant on traverse l'Atlantique
Vous croyez avoir tout vu ? Imaginez maintenant que 80 % de votre chiffre d'affaires vienne d'un seul pays. Et que ce pays, du jour au lendemain, décide de mettre des taxes douanières fantaisistes sur tout ce qui rentre. Vos clients arrêtent de commander, non pas parce que votre produit est moins bon (il n'a pas changé), mais parce qu'ils ont peur de payer le prix de la pédale en frais de douane à la livraison.
C'est exactement ce qu'il se passe en ce moment chez Collision Devices, marque française basée près d'Angers, qui fabrique à la main des pédales d'effet vraiment singulières (la Black Hole Symmetry, The Ranch, Nocturnal — si vous ne connaissez pas, allez jeter un œil à leurs démos, c'est de l'art). Huit pédales sur dix partaient aux États-Unis. Aujourd'hui, le robinet s'est fermé. Ils ont lancé une tombola jusqu'au 17 mai pour traverser la zone de turbulences.
Force à eux. Sincèrement.
Et je précise : ce n'est pas un manque de talent. C'est exactement l'inverse. Ils en ont à revendre, du talent. Mais le talent ne paie pas les charges, ne couvre pas les frais de douane, et ne fait pas signer les distributeurs.
Nul doute que ce scénario se répète chez de nombreux luthiers électroniques. Alors je pense à eux, aujourd'hui.
Et pendant ce temps, à Berlin
Superbooth, c'est la grand-messe. C'est le salon où il faut être quand on fait du synthé ou de l'instrument électronique. Et pour les marques indépendantes, c'est souvent un moment décisif : commandes d'avance, contacts distributeurs, presse, vidéastes, exposition au public. Sauf que ce moment, il coûte.
Il faut acheminer le matériel jusqu'à Berlin (en avion ou en camion, faites votre choix), payer le stand, loger l'équipe, manger sur place, tenir trois jours pleins à un rythme infernal en répétant le même pitch quatre cents fois à des gens dont la moitié veut juste tripoter les boutons et n'achètera jamais votre produit. Quand le salon ferme à 19 h, vous ne dormez pas : vous faites du network, vous fixez ce qui a déconné, ce qui s'est cassé, vous répondez aux mails car votre business continue, et vous préparez le lendemain. Pour beaucoup de petites structures, c'est trois mois de marge qui partent en une semaine. Pari sur l'avenir.
Et cette année, l'organisation elle-même a annoncé que les coûts logistiques avaient sérieusement augmenté. La direction du salon a aussi, la mort dans l'âme, dû refuser des exposants faute de place. Pas facile d'exister. Même pour ceux qui ont pourtant le ticket d'entrée.
Un putain de miracle
À chaque fois que je vois passer une nouvelle pédale, un nouveau module, un nouveau synthé sorti par une équipe de trois personnes dans un atelier à Angers, à Berlin, à Lyon, à Brooklyn ou à Tokyo, je me dis qu'on a une chance dingue d'avoir tout ça. Cette diversité de marques, ces idées qui sortent du cadre, ces objets fabriqués avec amour — c'est presque un miracle que ça existe encore, vu le nombre de variables dans l'équation.
Alors si dans les jours qui viennent vous voyez passer une démo Superbooth qui vous fait de l'œil, prenez deux secondes de plus. Allez sur le site de la marque. Likez, commentez, partagez. Et si vous le pouvez, achetez. Pas plus tard. Maintenant.
Parce que le talent, certes c'est une condition nécessaire. Mais pour exister dans ce monde de brutes, il faut bien plus que ça.
Force à toutes celles et ceux qui s'y collent et qui y croient. Merci à vous.